L’eau

Un homme roule à vélo sur une route inondée. À chaque coup de pédale l’eau l’éclabousse, mouille ses chaussettes. L’homme grogne, il n’aime pas ça. Il observe le ciel qui se déverse et dérape. Pour ne pas tomber il est obligé de mettre pied à terre, ou plutôt pied dans l’eau jusqu’à mi-mollet. L’homme est tenté de rebrousser chemin mais sa maman l’attend. Elle lui a envoyé une lettre le priant de venir urgemment. Sa mère n’a pas le téléphone, alors elle lui transmet ses messages urgents par La Poste qui les distribue sous trois jours. Parfois, quand il arrive chez sa mère l’urgence est passée. Mais comment savoir ? Il se rend donc chez elle, même s’il pleut à inonder les routes.

L’homme remonte en selle, repart dans une grande gerbe d’eau qui le ralentit. Il grogne, ce que ça coûte d’être un bon fils. Quelques mètres plus loin il aperçoit une barque. Elle flotte tranquillement sur la route. À son bord, un pêcheur. Le cycliste sait que c’est un pêcheur car il pêche. C’est abuser se dit l’homme, cette barque au milieu de la route, sa route qui était toute tracée et qui maintenant est noyée, encombrée par une barque, pas même un pédalo qui avancerait à la force des mollets comme son bon vieux vélo ! L’homme fait signe au pêcheur de partir. Ce dernier agite joyeusement la main en retour. Ça agace l’homme. Il accélère brusquement et crève la surface. Le vélo tangue et part à la dérive.

– Vos papiers !
L’homme sursaute. Il se retourne et voit un policier. Comment le sait-il ? Parce que c’est écrit sur son ciré bleu mal assorti à ses bottes vertes. Mais les policiers ne sont pas là pour faire joli.
Le cycliste fouille ses poches et sort le courrier maternel.
– Vous vous moquez ? se fâche le policier. Je veux voir votre permis de naviguer.
– Mais je suis à vélo Monsieur l’agent.
– Pas d’entourloupe, je vous ai vu rouler sur l’eau. Tout véhicule se déplaçant sur l’eau doit avoir un permis de naviguer.
– Je suis désolé, répond le cycliste qui n’a même pas le pied marin, je ne savais pas. Je suis un peu pressé, ma mère…
– Bien sûr, bien sûr, les contrevenants ont toujours une bonne excuse pour enfreindre la loi.
– Sans vouloir vous manquer de respect Monsieur l’agent, je viens du Haut-Bourg où le sol est sec.
– Bien sûr, bien sûr, rétorque le policier, avant de contrevenir à la loi, tout contrevenant la respectait.
– Je vous en prie Monsieur l’agent, je dois rejoindre ma mère qui habite à Bas-Bourg.
– Nom, prénom, adresse.
– De ma mère ?
– Non, les vôtres ! Et un papier d’identité pour le prouver.
– J’étais pressé, je n’ai rien pris !
– Vous avez bien pris la lettre de votre mère.
L’homme gémit, lève les yeux au ciel et aperçoit la tyrolienne installée par Monsieur le Maire :
– Comment emprunter la tyrolienne ?
– Faites-vous partie du Conseil du Bourg ?
– Non.
– Êtes-vous ascendant, descendant, ayant droit d’un membre du Conseil du Bourg ?
– Non plus.
– Alors vous ne pourrez emprunter la tyrolienne que lors de la journée du Patrie-Patrimoine, sous réserve de vous être inscrit au préalable et d’avoir fourni une attestation certifiant que vous ne souffrez pas de vertige. Vous pouvez vous procurer le formulaire à la mairie actuellement fermée à cause des inondations.
– Monsieur l’agent, j’ai vraiment besoin d’aller chez maman. Si j’y vais à la nage, ai-je besoin d’un permis de naviguer ?
– Bien sûr que non, quelle idée absurde !
L’homme s’avance.
– Et votre vélo ? Vous n’allez pas le laisser là ! s’exclame l’officier si lourdement chargé de la jouissance raisonnable des lieux communs.
– Je vous en supplie Monsieur l’agent, ma mère m’attend.
– Mais vous ne pouvez pas abandonner votre véhicule au milieu de la chaussée. C’est une grave atteinte à l’ordre public.
– Je le récupérerai à mon retour.
– Ah mais ! la loi est la loi. Si chacun s’autorise à prendre des libertés, à quoi sert la loi ?
– Je ne peux pas nager avec mon vélo ! Dites-moi où je peux le laisser, demande l’homme afin de ne pas écoper d’une amende.
– Là-bas, il y a un parking à vélos.
– Là-bas est tout inondé, montre le cycliste.
Les deux hommes fixent là-bas où, comme le mentionnerait un procès-verbal rédigé par un officier consciencieux et pétri du souci du mot reflétant au mieux un événement, deux bicyclettes sont amarrées. Le policier a les yeux qui roulent dans leur orbite. Il récite tout bas : En cas de situation inconnue, référez-vous au code de la circulation. Si la situation n’y est pas référencée, elle sera réputée ne pas exister. Il sort de sous son ciré un livre tellement gros que le cycliste se demande s’il reste un corps sous le manteau. L’homme se tape le front, si le policier est un homme de papier, il ne pourra pas le pourchasser dans l’eau. Il risquerait que son encre coule, perdrait les lettres de la loi et peut-être même l’esprit. L’homme avance.

Il a de l’eau jusqu’à mi-cuisse quand le gardien de l’ordre émerge de sa lecture :
– Pas si vite Monsieur le piètre citoyen, je dois m’assurer que vous ne vous mettez pas en danger inconsidérément, ce qui m’obligerait à faire appel aux services de secours pour vous sortir d’un mauvais choix. Pouvez-vous me présenter votre attestation de capacité de nage en eaux non surveillées ?
L’homme reste bouche bée. Il en pleurerait, ce qui ne ferait qu’augmenter le niveau de l’eau. Il se sent perdre pied. Sa pauvre maman n’a pas fini de l’attendre ; ou peut-être que si, sa mère n’ayant jamais été patiente. Peut-être écrit-elle en ce moment une nouvelle missive lui intimant de venir sans délai. Et quand il la recevra, il se déplacera pour rien. Ah vraiment, ce que ça coûte d’être un bon fils !

« Bien le bonjour ! », suivi d’un raclement. Le pêcheur saute dans l’eau et tente de dégager sa barque. En vain. Son embarcation ayant touché le fond, il n’en mène plus large.
– Monsieur, dit le policier, le stationnement de barque n’est pas autorisé.
– Ne vous inquiétez pas M’sieur l’agent, c’est juste le temps de me remettre à flot.
– Avez-vous une autorisation de stationnement temporaire ?
– J’ai mon permis de pêche à la ligne.
– Votre permis couvre-t-il cette route ? J’en doute.
L’homme, montre sa glacière vide :
– Bah ! ça n’a pas mordu, alors quelle importance ?
Le policier se pince l’arête du nez entre le pouce et l’index droit :
– Par Sainte Prune, qu’ont-ils tous aujourd’hui !
Il humidifie son doigt et fait défiler les pages de son registre des lois quand de grosses gouttes s’abattent sur l’article 2631, alinéa C et roulent jusqu’à l’alinéa F. Le policier se plie en deux pour protéger son livre. Il se serait plié en quatre s’il n’avait craint de tomber sous le poids des mille quatre-vingt-trois pages qui se gondolent.
– C’est quoi ce gros bouquin ? demande le pêcheur.
– Le code de la circulation.
L’agent récite in petto : si une situation n’est pas référencée, elle sera réputée ne pas exister et il conviendra de la faire cesser dans le strict respect de la réglementation en vigueur. C’est bien sa veine de tomber sur un cas non répertorié dans tout ce flot d’articles. Le policier ne se laisse cependant pas déborder par l’adversité car il aime son métier, le tient en haut estime, se tient en haute estime, apprécie ses collègues tous sans exception sauf Raymond, qui n’arrête pas de provoquer des remous parce que les horaires, la cafetière, sa carrière, son salaire, le nouveau stagiaire ; bref, Raymond lui pompe l’air. Le policier, lui, se veut exemplaire. Pour ce faire, il a mémorisé le code de la circulation dès sa prise de poste. C’était il y a huit ans. Depuis, de nombreux articles ont été ajoutés, amendés, supprimés, voire réintégrés et complétés. Alors le policier n’a plus assez de place dans son cerveau et se doit de consulter son livre qui prend l’eau.

Le cycliste murmure à l’adresse du pêcheur :
– Dites, vous allez où ?
– Je rentre chez moi, répond le pêcheur.
– C’est où chez vous ?
– à Bas-Bourg.
– Si je vous aide avec votre barque, vous pourrez m’y déposer ?
Et voilà l’homme et le pêcheur tirant, poussant et ahanant. La barque est maintenant prête à reprendre la route communale exceptionnellement navigable, ce qui fera bientôt l’objet d’un arrêté que tout agent affecté à la circulation devra connaître et appliquer.

Une main agrippe le rebord. De la voix assurée de celui qui a retrouvé la légitimité de sa fonction, le policier demande au marin d’eau de ville :
– Avez-vous le justificatif qui prouve que vous êtes assuré pour d’éventuels passagers ?

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